Demain, l'angoisse...!

DEMAIN L’ANGOISSE. 

 

 

         Aux quatre points cardinaux de mon oreille, s’interpellent les chants, sifflements
syncopés de volatiles bigarrés, camouflés : la jungle.

Une « profonde »  dans l'épaisseur verte, sombre d'une forêt tropicale française. Drôle de récompense
pour mon galon de sergent reçu y a trois semaines à peine. J’ai beau avoir signé un contrat pour un service long outre-mer, cette gratification de virilité ne m’étais pas nécessaire. En fait je suis plus un bureaucrate pantouflard qu'un légionnaire apatride.

Ce mois d’août en Guyane est un sauna en pleine air et, pour bercer mon mépris, j’écoute
l’histoire hypothétique du piroguier, quand il était orpailleur colt en main et, que son pitbull fût gobé par l’anaconda.

Nos embarcations tatouées 9ème R.I.Ma, avec l’étendard de nôtre sois disant souveraineté dans celle de tête, semblent être des entailles mobiles, fluettes sur le Maroni, seul vrai souverain entre ces cuisses luxuriantes.

En cet été sulfureux de l'année 1995, j’imprime dans une case de mon cerveau pas encore vidée pour
les trois semaines à venir, ce vers de Cesare Pavese d’une humanité tragique : 'La mort viendra et elle aura tes yeux.'

 

Cela fait déjà deux semaines et demi que l’on est ici à présent. Le temps passe vite dans la sueur. Cela fait quatre jours que l’on n’a pu se laver malgré la proximité d'une petite mare. Une flaque d’eau en fait martelée de chaleur à quarante mètres de nos positions, dans une oasis, une clairière…

Bizarrement, cet état de fait a surpris toute la section, même les quelques engagés. Je suis assis, jambes écartées, sur l’empilement de rondins qu’est le parapet défensif d'un fusil-mitrailleur tout près de moi. Face à la clairière, presque mystique, mon arme sur les cuisses, mon béret, légèrement blanchit par l’effort de vivre est posé négligemment sur mes sourcils qui se contractent face aux volutes de la cigarette offerte, que je crapote. Mes talons martèlent doucement les rondins ; il y a un
creux de torpeur dans l’âme de chacun depuis quatre jours. Bruissement de plumes, sifflements d’arbres étouffés, strangulation de boa sur le capucin impertinent : la jungle…

    Soudain, fouettant notre somnolence, un groupe d’hommes apparaît dans cette clairière discrète.
Groupuscule hétéroclite, mais soudé dans leurs déplacements comme une frange paramilitaire. Des orpailleurs concertés en une bande de pirates de forêt, mouillant dans des trafics interlopes en tout
genres : ici, ouverture et « pacification » d’une piste d’immigration clandestine venant du Surinam… J’appris cela plus tard d’un légionnaire du 3ème d'Infanterie ayant fait la même rencontre sur les rives de l’Oyapock.

Je suis à ce moment dans le souvenir effrayant d’il y a quelques jours. Le combat titanesque d’un
anaconda orangé et d’un caïman noir…

Ces hommes sont armés. La respiration de nos mouvements apeurés les alertent. Ils nous canardent en rafales sèches, et courtes. Je bascule en arrière dans l’alvéole tout en m’écorchant du bord
de l’œil à
la tempe : j’en ai marre !

Le lieutenant déborde sur leur flanc droit, fusil à pompe aux poings, tirant, coups terribles. Le reste
de la section se joignant aussi à la cacophonie, fusil-mitrailleur en tête, des tirs lourds et continus.

Arrêtez ! Nous sommes presque tous des appelés, je me dis : que foutres...!

Un caporal, un mec de Lille, six mois de service, éjecté contre un arbre une rafale en plein tronc,
pectoraux fumants. Je pense à l’anaconda était déchiqueté en son sang…

Les flibustiers à fond de cale, en fuite, laissant dans la mare colorée, embrumée d’échos, trois
cadavres, deux blessés graves, l’un la cuisse explosée, l’autre la face gauche emportée.

 

Au commencement, Dieu n’eut pas écrit cela. C’est l’histoire d’une histoire d'un homme mort cent fois, et à chacune de ses existences il commettait un seul crime, qui à chaque fois était de plus en plus atroce. Dans le sang mieux éclaboussé, la communion fut incisive. Dans une chambre ocre-poussière de Cayenne, ce conte de souteneur m’a été traduit par la pute qui m’avait caressé la nostalgie…

… Sur les pectoraux virant dunoir-rougeâtre à l’orange-chair du caporal défunt, on a tiré son poncho, suaire de jungle, préservatif à mouches. On a aménagé une zone d’atterrissage pendant que le lieutenant, moustique frénétique tournoyait autour des cadavres en susurrant dans le combiné du radio.

A l’approche de l’hélico de transport, on restait tous immobiles. On avait encore des billes d’hématites de peur dans les articulations, ainsi que des bulles de savon âcres dans la cervelle. L’hélicoptère enfin sur le plancher des boas, une équipe d'une unité spéciale en descendit, et fila d’un jet de fiel et d'une arrogante virilité sur les traces sanglantes de l'équipée mis en déroute tel un jaguar blessé allant lécher ses plaies par de-là de la frontière. Aussi, quatre gendarmes style vieux campeurs, képi, short et pataugas, chargèrent les dépouilles fières d’être si silencieuses et, tout cela décolla.

La suite, le caporal fut victime d’un malencontreux accident dans la soute à munitions au quartier et, on eut une perm de quinze jours avec pécule tacite. Pour le reste, j’ai encore des bulles savonneuses.

 

Elle était debout dans l’angle de la chambre ombragée. Roide, le visage anguleux, le regard aigu,
toute gainée dans sa tendresse. A l’angle opposé, à gauche de l’unique fenêtre, coin plus sombre encore, se trouve la rivale : l’arme, un fusil à pompe.

Par les lasers solaires et lourds filtrant au travers des volets, se déposait un air de U-Roy. Dehors encore, un clapo vif  et grave dans le drap de l’Oyapock – qui bavait abondamment sur les bords
de Saint Georges – dévêtit la présence sournoise d’un caïman noir. Collé à l’oreille qu’est cette fenêtre, une planche sur des tréteaux où est posé comme un trait d'union, un cahier. Un
carnet de bord se parlant à lui-même.

Elle était comme une petite chouette hulotte dans un coin de ce cardotaphe, elle me scrutait… moi
étendu, inhalant un songe hypoallergénique, mon corps aux formes fines et sèches, recouvert jusqu’aux reins d’une toile de lin beige. Aux pieds du lit en bois sale et grinçant, une bouteille de
Soho et une brique de jus de fruits multivitaminé. L’Oyapock coulait son râle, je versait mon rêve et elle... Elle hésitait.

 

Copyright HugoLeMaltais.blog4ever.com Du 09/04/1997 Au 17/03/2013.

 





17/03/2013
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